Pasteur Alain Rey

Tout d’abord, laissez-moi vous dire combien nous sommes heureux, avec Élisabeth, de pouvoir vous saluer dans le nom de notre Seigneur Jésus-Christ. Nous avons accepté de venir partager un bout de route avec vous avec beaucoup joie mais aussi avec tremblement. Joie, parce que l’aventure de l’évangile partagé avec vous est pour nous remplie de promesses.
Tremblement, parce que lorsqu’on quitte les âges de la capacité sans limite, on se demande toujours si on y arrivera encore. Alors merci à vous de nous accueillir et en particulier de m’accueillir comme votre pasteur. J’accueille votre confiance comme un véritable cadeau. Je vous apporte des salutations fraternelles de la part de tous nos amis, frères et sœurs, engagés dans les Églises du piémont des Cévennes. Beaucoup ont été intrigués de nous voir partir. Intrigués mais aussi stimulés, curieux, intéressés. Nous arrivons parmi vous chargés de cet intérêt fraternel et sommes heureux de le partager avec vous aujourd’hui.
Dans les Églises des Cévennes, tout comme vous ici à Berlin et tout comme dans les Églises un peu partout dans le monde - je pense en particulier à l’Afrique, au Pacifique, aux Amériques du nord et du sud, aux Caraïbes - la période de pandémie que nous venons de traverser a été une période triste, perturbante, déstabilisatrice. Nos activités, nos mouvements personnels et communautaires en ont été lourdement affectés et modifiés. Il a fallu se replier, se limiter, réduire les déplacements, restreindre les espaces d’échange et de rencontre. Et tout cela au risque de voir s’effondrer des dynamiques que l’on avait mis parfois des années à édifier. Les remises en cause ont été lourdes. Quand je regarde cette période du Covid, je vois essentiellement trois axes de remise en cause :
Le premier, c’est celui de la remise en cause personnelle, émotionnelle, affective. La solitude a atteint des personnes. Les conséquences pour certains ne seront pas anodines. Et puis, dans cette sale histoire on a perdu des amis. Des figures qui peuplaient notre monde affectif, émotionnel, spirituel, intellectuel, ne sont plus et cela fait mal ! Je pense en particulier à deux de ces figures amies et je voudrais ici les évoquer.

  • Celle du pasteur Samuel Johnson. Il avait 58 ans. Touché par un Covid foudroyant. Il est mort en une semaine au mois de mars dernier. Depuis 12 ans, il était dans le staff de la Cevaa chargé de ce que l’on appelle l’animation théologique. Il venait de l’Union des Églises Baptistes du Cameroun. Samuel a donné aux Églises de la Cevaa le meilleur de tout ce qu’il avait reçu.
  • Celle ensuite du pasteur, philosophe, théologien, Kangudie Mana dit Kä Mana. Il est mort du Covid le 15 jullet dernier, à Goma au Congo démocratique. Il était une grande voix de l’Afrique ; une voix écoutée, respectée. Il était par ailleurs fort connu dans le cadre des Églises de La Cevaa et de la Ceeefe. Il les avait servies en Centrafrique, à Dakar, au Cameroun. Il avait enseigné dans nos facultés de théologie à Paris, Lausanne, Yaoundé. Kä Mana était un théologien à la pensée forte et aux écrits puissants. Issu du Kasai, il avait une compréhension intellectuelle, spirituelle et charnelle de l’Afrique. Il savait parfaitement analyser les évolutions du monde africain. Il ne manquait jamais d’en dénoncer les blocages et les verrous en même temps qu’il savait extraordinairement mettre en lumière les forces capables de porter un changement. Son regard sur le monde, sa réflexion, sa vision des choses, étaient animés par un dynamisme puissant, prophétique pourrait-on dire, qu’il puisait dans sa compréhension de l’Évangile comme dynamique de transformation et de reconstruction. Il était un homme libre et un penseur puissant.

Le deuxième axe de remise en cause, c’est celui de notre responsabilité collective dans les causes de cette pandémie. Je ne peux pas m’empêcher de penser que cette pandémie est une alerte. Notre monde a perdu la boussole du bon sens. Je ne veux incriminer personne en particulier. C’est collectivement que nous sommes alertés ! Alertés sur la question de la déforestation sauvage, sur l’espace réduit laissé aux animaux, sur la consommation effrénée, sur les transports ultra rapides. Cela a forcément des conséquences sur le terrain de la santé publique. Le professeur Sicard écrivait dans notre Bulletin des pasteurs retraités :
« Au lieu de se poser la question de la relation entre notre comportement et cette pandémie, la société évite désespérément cet affrontement. Elle continue son chemin au sein d’une forêt qui brûle en confiant à la seule vitesse de circulation le fait
d’échapper à l’incendie. Cette résignation devant les conséquences, et cette indifférence au départ de feu sont révélatrices de notre ‘
hubris’ de moins en moins fondé. »
Le troisième axe de remise en cause, c’est celui qui touche au statut de la vérité. Autour de la question de la vérité, nos sociétés, en tous les cas notre société en France, sont en train de vivre un véritable éclatement. Il n’y a plus de vérité commune. Il n’y a plus de vérité qui fasse unité et société. La vérité devient une question personnelle, intime, qui échappe à toute tentative de vérification croisée et objectivante. L’émotion a pris le pas sur la raison. Elle devient la seule boussole du vrai. N’est vérité que ce qui pour moi est vrai. Dans ces conditions, c’est l’unité qui souffre, c’est la société qui est malade.
Je n’ai pas oublié le texte de notre évangile. Je fais un lien entre notre situation au sortir de la crise sanitaire et celle des disciples dans la finale de l’évangile de Jean. Imaginez, ils ont vécu quelque chose d’extraordinaire avec Jésus tout au long de la route depuis la Judée et la Samarie. C’est un compagnonnage qui les a transformés. Avec Jésus, ils sont entrés dans un véritable chemin de plénitude. Et puis, voilà qu’ils se sont heurtés à la violence des pouvoirs. Jérusalem leur a tout pris. Jésus est crucifié. Et avec le Maître, ce sont les rêves d’un monde heureux qui se sont évanouis.
On les retrouve au matin du troisième jour. Ils sont alertés par les femmes qui sont elles mêmes désemparées parce qu’on a enlevé le Seigneur du tombeau et parce qu’elles ne savent pas où on l’a mis ! Dans l’attitude et les réactions des femmes et des disciples, on sent l’incompréhension, le désarroi, un brin de panique. On leur a pris les rêves et voilà que maintenant on leur prend le corps de celui qu’ils ont aimé ! C’est trop ! Ils sont désemparés. Ils ne comprennent pas. Le texte lui-même le dit :
« Ils n’avaient pas compris l’écriture selon laquelle il devait se relever d’entre les morts ».
Les disciples sont désemparés. Ils retournent chez eux. Comme les disciples, nous avons des raisons d’être désemparés et de vouloir rester chez nous !

Nous retrouvons nos disciples. Jérusalem vient d’engloutir leurs raisons de vivre, de croire, d’aimer. Ils semblent d’autant plus abattus que le travail de ce jour se heurte une fois encore à l’impossible. La pêche de la nuit bute sur l’échec. Les filets restent vides, désespérément vides ! Ils ont travaillé toute la nuit mais ils n’ont rien pris ! Ils se sont donnés sans compter mais leur travail est resté vain. Après les événements de Jérusalem, cela commence à faire très lourd. L’espérance s’en est allée comme sont restés vides les filets de la pêche et de leur travail.
Je retiens de ce récit 3 éléments.
C’est d’abord le « encore » avec lequel commence ce récit. « Jésus se montra encore » nous est-il dit. C’est le « encore » de la persévérance de Dieu. Il ne lâche pas. Il n’abandonne rien. Il ne laisse pas ceux qui sont dans la galère de la désespérance sombrer dans le vide absolu. Dans cet encore Dieu se révèle comme le Dieu de l’inespéré et Jésus le ressuscité en est son événement. Le ressuscité, c’est le « encore » de Dieu. Son nom, son identité, c’est « encore ». Encore vivre, encore aimer, encore espérer, encore recommencer quand tout semble désespéré. Le ressuscité est dans cet encore.

Le deuxième élément que je retiens, c’est la parole de Jésus : « Jetez le filet du côté droit de la barque. Vous trouverez du poisson ! » Sans trop savoir pourquoi, ils obéissent à cette parole. Probablement parce que c’est une parole qui donne courage pour le « encore ». Ils ont jeté les filets devant, derrière, à gauche mais peut-être pas encore à droite. C’est une parole de décentrement. Les disciples étaient sans aucun doute de bons pêcheurs. Ils connaissent leur travail. Il fallait pourtant qu’ils laissent la place à une parole autre, une parole venue de l’inespéré. C’est l’inespéré de Dieu qui fait vivre. On ne peut aimer que si on se laisse aimer de Dieu. On ne peut servir que si on se laisse servir par Dieu ! Le troisième élément, c’est la finale du récit. Le poisson est en train de griller. Il y a du pain à partager. C’est un vrai cadeau au sortir d’une nuit de labeur. Les travailleurs de la nuit deviennent des invités : « Venez manger ». Ils sont saisis. Ils le reconnaissent. Aucun des disciples n’osent lui demander : « Qui es-tu ? » Ils avaient compris que c’était le Seigneur ! « Venez, mangez » - Ils le reconnaissent au moment où il prononce cette parole. Elle est la signature du ressuscité. Reconnaître le ressuscité, c’est reconnaître l’inespéré de Dieu dans celui qui t’attend, qui te donne à manger et qui te comble ! Et chose extraordinaire, il t’attend dans les lieux les plus insolites. Ici, c’est sur la plage, un lieu qui n’a rien de solennel, et ce repas ne ressemble en rien à un rituel. Il sent la vie, il sent le travail des hommes, le labeur, la sueur, l’échec, l’espoir. Ici, il n’y a pas de distance entre le travail et le repas. Le ressuscité se donne à être reconnu dans les gestes de la vie. Sous le signe de ce repas, de ce partage simple qui comble et qui nourrit, c’est tout le travail des hommes qui est à transformer avec le ressuscité en œuvre de plénitude, d’abondance, de bonheur partagé.
Dire que Jésus est ressuscité, c’est dire que l’on se sait attendu ! Que l’on se sait précédé !
Que l’on se sait aimé et accueilli !
Venez ! Mangez !
Amen