Le bonheur?
Claudine Hornung

Récemment nous nous sommes envoyé des voeux, par cartes, mail ou WhatsApp. Un bel usage qui nous permet de garder le contact avec des amis et parents. Combien de fois n’avons-nous pas souhaité à cette occasion des formes de bonheur : la santé bien sûr, la réussite, des joies personnelles. Mais cela veut dire quoi le bonheur? Est-ce un état, un moment ? Ya-t-il un bonheur terrestre même dans une perspective chrétienne?

 

Nous devons aux philosophes du XVIII° siècle l'idée saugrenue que nous avons le droit au bonheur. Je dis saugrenue parce qu'à l'époque, un sujet du Royaume de France n'était pas effleuré par l'idée de penser à soi: ii avait à donner tout son argent aux fermiers (les percepteurs) du Roi, il devait tolérer que les nobles du coin dévastent ses champs quand ils se livraient à la chasse, devait accepter que l'on abuse de sa femme ou de sa fille ; il n'avait bien sûr aucune liberté, ni celle de penser ni celle de croire comme il le voulait. Bref, il n'avait qu'à attendre une possibilité de bonheur dans la vie après la mort, mais la encore il n'était pas bien sûr d'avoir le Paradis. Et on sait le marchandage auquel s'est livrée l'Eglise catholique pendant longtemps pour vendre les « indulgences » qui permettaient d'effacer les péchés et d'acheter le bonheur de l'au delà - à crédit en quelque sorte. Dans ce contexte, les philosophes comme Diderot ou Rousseau eurent beaucoup à faire pour imposer l'idée qu'un homme heureux c'est un homme libre qui sait se libérer des préjugés, du pouvoir des prêtres et des sbires du roi , qui fait fonctionner la raison, qui a le droit de dénoncer les injustices.
 

Et il a fallu bien du sang et beaucoup de révolutions pour que soient réalisées seulement les conditions du bonheur, c'est à dire l’égalité, une forme de bien être et la démocratie. (dont il est dit dans la Constitution américaine qu’elle a pour but de mener les hommes au bonheur).

Ainsi, la Révolution de 1789 ou les révolutions vont se donner pour but au cours des siècles de garantir le bonheur sur terre mais on sait aussi que ces révolutions savent mal se survivre et débouchent vers des dictatures ou le chaos.
 

Quoi qu'il en soit et pour éviter de longues parenthèses, nous sommes tous d'accord pour considérer que le bonheur est un dû, à commencer par le bonheur social garanti par un état de droit, des protections sociales et des logements décents.
 

Mais qu'en est ii du bonheur personnel? Là aussi on peut dire que nous vivons dans une société qui cherche le bonheur à tout prix et qui en fait un idéal de vie. Le risque est qu'on devienne malheureux de n'être pas heureux. Comme beaucoup ne croient plus à la vie après la mort, la revendication du paradis sur terre est généralisée: nous ne sommes jamais assez riches, assez beaux, assez jeunes, assez puissants ou sexuellement ou politiquement ou économiquement. Inutile de souligner les dangers d'une telle conception: s'il faut à tout prix être heureux, la souffrance devient un scandale, les malheureux deviennent des marginaux et le malheur soit sous forme de maladie ou de pauvreté fait souvent que les gens s’éloignent au lieu d’être solidaires des malheureux.
 

Qu'en est- il de la recherche du bonheur dans notre vie de chrétien? N'est-il pas habituel de penser que la confiance en l'amour de Dieu devrait nous remplir de plénitude? (« Voici je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde"). Et certes nous n'arrivons à traverser les épreuves de la vie que parce que nous nous savons soutenus; c'est ce que dit le verset 4 du Psaume 23: « Quand je marche dans la vallée de la mort, je ne crains aucun mal car tu es avec moi »: nous avons tous vécu des situations terribles où nous sommes sentis pris par un bras invisible qui nous a aidés à régler des problèmes insurmontables et à ne pas en mourir de chagrin.
 

Sans doute la foi peut-elle procurer de la joie - comme nous le chantions quand nous étions enfants « toujours joyeux, telle est notre devise », mais toutes les affirmations d'une joie, d'un bonheur sans limite ont quelque chose de dangereux et même de faux. De l'idée que la foi devrait donner le bonheur, on risque de tirer une fatale conséquence: si je ne suis pas heureux, c'est donc que je manque de foi. A force de présenter le bonheur comme le but de l'Evangile, celui qui est malheureux se sent exclu de l'amour de Dieu.  

Mais Jésus ne proclame jamais qu'il nous donnera le bonheur, ii parle plutôt de la « porte étroite »: Matthieu 7, 12 à 14. "Large est le chemin qui mène à la perdition. Combien étroite est la porte et étroit le chemin qui mènent à la vie."  La Bible dit surtout que le malheureux ne sera pas abandonné.  Il est peut être arrivé à chacun de vous ici de vivre des moments de désarroi: on ne sait pas comment continuer, on ne sait pas quelle décision prendre, les forces morales et physiques arrivent à leurs limites: il est bon alors de se dire: je pose les valises, je n'ai pas le pouvoir de m'aider moi-même, on verra ce que m'apporte demain, ce que m'apporte Dieu. Le nouveau Testament nous dit. « a chaque jour suffit sa peine »; c'est une philosophie bien modeste, mais elle est sûrement meilleure que tous les plans d'avenir conçus pour assurer un hypothétique bonheur. C'est peut- être ce qui fait notre caractéristique de chrétiens, c'est de connaître une certaine paix parce que nous savons que Dieu ne nous laisse pas seuls. Psaume 9, 19. « Le pauvre ne sera jamais oublié ni l'espoir des malheureux à jamais perdu. « C'est aussi la paix qui vient de la reconnaissance de tout ce que Dieu nous donne dans la vie de tous les jours. ll y a quelques années on voyait sur les voitures allemandes la vignette: « Hast du heute Dein Kind gelobt? » (as-tu aujourd'hui loué ton enfant), on pourrait remplacer cette inscription par : "Hast Du heute deinen Gott gelobt?“ (as-tu aujourd'hui loué ton Dieu?)
Nous voyons donc qu'il faut essayer de se débarrasser d'une tyrannie du bonheur qu'exercent nos sociétés modernes, celle de toujours rechercher des bonheurs artificiels, suggérés comme indispensables. 
 

D'ailleurs, je me demande si notre Seigneur a toujours été heureux: devant l'obstination des Pharisiens, la difficulté des disciples à comprendre son message, la trahison de Judas et de Pierre (Matthieu 16, 21 à 25), il y avait de quoi douter des hommes. Souffrir beaucoup, ii savait que c'est ce qui I'attendait à Gethsemané et sur la croix. 
 

En outre faire du bonheur le but de sa vie n'est-ce pas l'expression d'un grand égoisme? Le but de l'Evangile est de s'ouvrir aux autres, de les écouter, de se mettre à leur disposition. Rien ne nous interdit de trouver la vie belle, de remercier pour toutes les beautés de la nature ou le sourire de nos enfants, mais le bonheur n'est pas un état dans lequel nous pouvons espérer demeurer et surtout espérer oublier les autres. A vouloir chercher le bonheur, à le présenter comme le but de la vie, on se rend malheureux, le bonheur consiste à se dé-préoccuper de cette question et donc de soi même.

Dieu nous fait la promesse non de trouver le bonheur mais de trouver la paix par le pardon de nos péchés, par l'assurance que nous serons sauvés et la certitude qu'il est là à nos côtés.  

Amen

 

 Claudine Hornung